Ce n'est pas à proprement parlé un coup de
gueule, mais plutôt une réflexion sur le devenir d'une certaine
forme de peinture que je pratique : « la peinture de la
réalité.»
C'est cette peinture qui tend à se rapprocher le plus possible, par
une technique irréprochable dans le rendu, de la
réalité.
Tous ceux qui s'intéressent à l'art contemporain auront pu
remarquer le retour en force de cette peinture.
Peut-être ce retour résulte-t-il d'une lassitude de nos
contemporains pour un art de plus en plus incompréhensible pour la
plupart d'entre nous, étant entendu que dans ce
« d'entre nous » j'exclu l'élite
intellectuo-artistico-politico-journalistique, qui elle, s'en
gargarise tous les matins dans les médias.
Cela ne me paraît pas en être la raison essentielle, il ne faudrait
pas oublier les créateurs eux-mêmes. Je pense à un Cadiou, un
Poirier, un Gilou, et bien d'autres qui depuis des décennies
luttent de toute la force de leur art pour que cette forme
d'artisanat perdure.
Quand je parle d'artisanat c'est volontaire car
ce terme sous-entend savoir, pratique, métier, compétences,
héritage, enfin tout ce qu'il y a de plus noble dans le métier
d'artisan, et que l'on ne trouve pas toujours, loin s'en faut, chez
certains peintres contemporains.
Je fais miens les mots que m'avait dits un jour
Jean Marais alors que je lui avait donné du « Maître »:
« Je suis un artisan-peintre .»
Ce qui fait l'objet de ma réflexion c'est la tendance actuelle
venant d'outre-atlantique de cette forme de peinture de la réalité
que l'on pourrait « cataloguer » de photographique. Tout ce qui
vient d'Amérique n'est pas forcément à suivre et pourtant les
peintres espagnols et déjà certains français sont
contaminés.
On dirait une photo ! voilà peut-être la
réflexion que j'ai entendue le plus souvent venant des spectateurs
de ma peinture, compliment maladroit mais suprême pour eux, devant
la précision de la touche.
Mais attention, pour le peintre de la réalité que
je suis, rappel à l'ordre de Brassaï :
« La photographie, c'est la conscience même de la
peinture.
Elle lui rappelle sans cesse ce qu'elle ne doit pas faire.
Que la peinture prenne donc ses responsabilités ! »
( Extraits de l'Intransigeant - 15 novembre 1932)
Malheureusement, grâce à l'apport technique de la
photographie, et surtout de ses outils et véhicules, je pense à
l'écran d'ordinateur jusqu'à l'épiscope qui permet de projeter sur
la toile le document que l'on souhaite reproduire, certains
peintres se sont détournés progressivement, peut-être sans y
prendre garde eux-mêmes, du but premier de la peinture ( voir de
l'art en général ) qui, comme le disait Paul Klee :
« l'art ne rend pas le visible, il rend visible »
Nous ne devons pas, nous praticiens picturaux de la réalité, la
reproduire, tel que le pourrait la photographie. A nous d'y
apporter cette mise en scène des acteurs du tableau, ce sens de la
mise en lumière de ceux-ci, à nous de nous comporter en auteur, à
nous de raconter une histoire.
J'appelle mes natures mortes, mes « conversations
silencieuses », en voici la raison : les objets que je peins ne
sont pas placés sans raison dans mes compositions, les
« conversations » qui s'élaborent concourent à tracer
un fil rouge entre eux, ce que j'appelle un tracé régulateur, qui
conduit l'œil du spectateur d'un objet à l'autre grâce au
concours d'une lumière, d'une ombre portée, d'une ligne qui se
trace de point en point dans la toile, ligne qui conduit le regard
de ce spectateur à rester dans la toile.
Quand je regarde les œuvres de certains de mes collègues
peintres, ceux que beaucoup de connaisseurs placent au firmament de
cette peinture dite de la « réalité », je ressens un malaise, car
je ne sais plus si cela est une toile ou une photo. Aucune mise en
scène, pas de composition, des objets placés comme si on avait
renversé sur la table le panier du marché, un rendu tellement
proche de la réalité, une technique qui ne laisse plus aucune place
aux traces du pinceau, un support tellement lisse qu'il ne laisse
même plus sa place à la trame de la toile.
J'aime quand on voit encore que c'est une « toile. » et même si
j'attribue à la toile le droit d'être un roman pictural je soutien
Georges Braque quand il dit :
« La peinture est de plus en plus proche de la
poésie, maintenant que la photographie l'a libérée du besoin de
raconter une histoire. »
( Extrait d'une lettre à Guillaume Apollinaire)